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La transphobie dans l'enseignement

Une interview de Lucielle Voeffray par Indra Crittin et l'aide du comité de LAGO







LAGO : Salut Lucielle! Merci d’avoir accepté de prendre ce petit temps pour discuter du thème que tu nous as proposé, à savoir la transphobie dans le monde de l’enseignement. Pour commencer, pourrais-tu te présenter en quelques mots? Lucielle : Salut! Moi c’est Lucielle, je suis en formation pour devenir enseignante dans le canton de Fribourg. Je suis contente de pouvoir partager ce qui m’est arrivé dans le milieu de l’enseignement!




Posons déjà les bases. Qu’est-ce que la transphobie? Il y a eu dernièrement un scandale – à juste titre – causé par le quotidien Le Temps suite à la publication d’un sketch d’une humoriste... Les personnes trans* sont moqué·e·x·s. On veut être positif·ve·x en se disant qu’on peut se moquer d’absolument tout le monde, alors que ce sont en réalité les clichés qui ressortent et stigmatisent plus qu’ils ne sont de l’humour.

Je dirais que plusieurs définitions de la transphobie doivent être prises en compte. D’une part, le côté institutionnel : entre autres, les lois qui nous interdiraient de transitionner, qui m’empêchent d’utiliser le prénom que j’ai choisi; le refus d’une compagnie d’assurance de rembourser la transition médicale. D’autre part, le côté relationnel : se retrouver face à des gens qui, par ignorance, haine ou dégoût, vont agir de manière à nous diminuer, nous dégrader. J’ai reçu il y a quelques jours une remarque sur les réseaux sociaux comme quoi le taux de suicide chez les personnes trans* était plus élevé que chez les personnes cisgenres, et on m’a dit que « de toute manière, j’allais me suicider ».


Qu’est-ce que ça représente, au niveau des chiffres? Selon un rapport de Stop Suicide réalisé en 2017, dans lequel on peut lire les résultats d’études menées en 2013-14, il est indiqué que le risque de tentatives de suicide pour une personne trans* est dix fois plus élevé que pour une personne cis. Rien que ça, c’est énorme! Je tiens à préciser que tout ça n’est pas dû au fait d’être trans*, mais dû à la transphobie qu’on vit tous les jours – que ce soit clair!

50% des personnes trans* ont été harcelé·e·x·s à l’école; ce n’est pas précisé si c’est dû au fait d’être trans* ou si c’est dû au harcèlement scolaire en général. De plus, 69% des jeunes trans* suisse·sse·x·s ont déjà eu des pensées suicidaires, par rapport à 20% des jeunes cis.


Merci d’avoir retrouvé ces statistiques tout à fait parlantes. J’aurais encore une note positive à ajouter! Selon une étude américaine – dont j’ai malheureusement oublié la date de publication – le soutien actif des parent·e·x·s dans la transition, au moment du coming out, permet de passer d’un taux de tentatives de suicide de 53% à 4%, dans les cas où les personnes trans* sont accepté·e·x·s. Ce soutien est donc super important.


As-tu déjà été confrontée à de la transphobie dans le cadre de ta formation? Si c’est le cas, quels souvenirs gardes-tu? J’ai fait mon coming out en tant que femme trans* il y a un peu plus de deux ans, et ça s’est plutôt bien passé. Je n’ai pas fait de coming out à l’école, donc je n’ai pas eu de soucis. Au moment de commencer ma formation actuelle, j’ai en effet trouvé une manière de m’inscrire avec mon prénom d’usage, Lucielle, plutôt que mon deadname... bien que ce ne soit pas prévu pour les personnes trans*, à la base!

L’année passée, je devais faire un stage en école primaire avant l’été, pendant un mois entier. Quand j’ai rencontré l’enseignante qui devait me suivre pendant mon stage, on est restées discuter après les cours de ce qu’on prévoyait, etc. Pour être sûre que tout était au clair, j’ai mentionné à la fin de notre échange que je voulais être présentée aux enfants comme une femme. Elle a eu un petit moment de réflexion, étant donné qu’elle ne s’attendait pas à ce que je lui dise ça, mais pas de soucis. Cependant, deux jours plus tard, cette même enseignante m’a appelée pour me dire que le fait de gérer ma transidentité avec les élèves, ajouté à la Covid, ce serait « trop » à gérer – non pas pour elle à titre personnel, mais pour l’école. On m’a donc refusé un stage le vendredi, alors que je devais entrer le lundi suivant. Ainsi, aucun moyen d’avoir un autre stage.


L’école n’avait pas remarqué ta transidentité, jusqu’à ce moment-là? L’école, oui; mais je n’y suis pas présentée comme une femme trans*. L’école se contente d’envoyer mes informations personnelles. Quand on voit le prénom « Lucielle », on part du principe que c’est une femme. Mais si je me présente sans forcément porter une robe, sans me maquiller, en bref, si je n’ai pas fait en sorte qu’on reconnaisse que je suis une femme – grâce aux attributs dits « féminins » – il faut que je le mentionne pour qu’on le comprenne. L’enseignante n’était donc pas au courant, ce qui est normal, il n’y a pas de soucis avec ça! Le problème est que, quand j’ai mentionné que j’étais une femme, l’école a pris la décision d’annuler mon stage, sous prétexte que ce serait trop compliqué de mettre en place des systèmes supplémentaires pour expliquer aux élèves. En plus, il y avait cette question « Mais qu’en penseront les parent·e·x·s? ». Ce que je retiens, c’est cette idée qu’il faille un traitement spécial parce que je suis trans*, ce qui est d’autant plus incompréhensible puisque j’avais déjà effectué un stage auparavant... Je m’y étais présentée en tant que femme, même les élèves n’avaient pas posé de questions!

Je me suis donc vraiment pris un mur à ce moment-là. Mon premier stage s’était passé comme sur des roulettes, surtout par rapport à la transidentité. J’étais partie du principe que tout se passerait bien pour la suite de mes études. Et non... droit dans le mur! Je croise les doigts pour mon prochain stage qui se tiendra dans quelques semaines. Je rencontre bientôt l’enseignante qui m’accompagne.

Update : Suite à la rencontre avec la prof et sa classe, Lucielle va bel et bien réaliser son prochain stage!


Et avec les autres étudiant·e·x·s? Tout s’est bien passé depuis le début. On a eu des discussions sur la transidentité, évidemment, mais je n’ai jamais été la cible de propos transphobes en tant que tels. Les étudiant·e·x·s sont plutôt chill par rapport à ça!


Sur quels points l’éducation publique devrait-elle changer, d’après toi? Ce serait bien d’avoir un cours sur les transidentités tout au long du cursus et surtout dans le cadre des formations continues, pour avoir une idée de comment gérer la transidentité d’un·e·x élève en classe, voire même d’un·e·x prof. Cette année, une représentante d’Agnodice est d’ailleurs intervenue sur ce sujet, le temps d’une matinée. Cette fondation pour les personnes trans* a créé un guide des bonnes pratiques à destination des enseignant·e·x·s. Je pense qu’il faudrait proposer ce genre d’activités plus souvent. Ce serait intéressant d’inclure ce sujet dans les cours sur les discriminations, ce que je n’ai pas encore rencontré dans mon parcours scolaire. En effet, ça faciliterait la mise en place d’espaces de discussion avec les enfants directement, même dans le cas où aucun·e·x enfant ou enseignant·e·x n’est trans*. Il faut faire de la prévention, simplement. En particulier, si une personne de la classe est trans*, ce serait bien de contacter Agnodice, puisque cette dernière propose des services permettant d’expliquer la transidentité. Pour mettre ce genre de choses en place, les enseignant·e·x·s doivent être au courant que ça existe; les écoles doivent être davantage proactives, prendre connaissance des ressources pédagogiques qui sont à disposition – notamment grâce au travail des associations – dans le cas où une classe compte un·e·x élève trans*.


Que prépares-tu, pour la suite?

Si tout se passe comme prévu, je vais pouvoir créer une boîte éducative dans mon école, contenant du matériel pour expliquer les transidentités : Qu’est-ce que c’est, comment ça se passe, quelles histoires raconter en classe,... C’est un de mes projets!


Encore un grand merci à Lucielle

d'avoir accepté de témoigner !

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